18-02-20-Plaidoyer pour une discussion décomplexée sur les langues d’Alsace

La définition de la langue régionale d’Alsace par le Conseil culturel d’Alsace (CCA) est la suivante :

 « La langue régionale d’Alsace est définie comme la langue allemande dans ses formes dialectales (communément appelées ‘l’alsacien’, ou ‘platt en Moselle), et dans sa forme standard (Hochdeutsch) »

 La définition officielle par l’Académie de Strasbourg attribue en outre à chacune de ces deux variantes de l’allemand une fonction spécifique, à savoir l’expression orale pour les dialectes et l’expression écrite pour l’allemand standard.

 Cette définition officielle me semble limitative, car elle ne tient pas compte du fait qu’on peut très bien écrire en alsacien, tout comme on peut très bien parler en allemand. La preuve que l’alsacien est aussi une langue écrite est sa riche littérature dialectale depuis plus de deux siècles qui n’a rien à envier aux textes littéraires en allemand. Elle est encore très vive de nos jours, grâce aussi à l’introduction d’«Orthal » (orthographie alsacienne) depuis une dizaine d’années qui tout en respectant les différences entre les dialectes permet une lecture plus facile à travers toute l’Alsace. Dire qu’on ne peut pas écrire en dialecte oublie que le poète bâlois et badois Johann Peter Hebel qui a aussi influencé des poètes dialectaux en Alsace au début du 19me siècle a donné ses lettres de noblesse à la littérature alémanique avec ses « Alemannische Gedichte » que même Goethe considérait comme de la littérature mondiale. Définir l’alsacien comme une langue uniquement orale le réduit « au loisir », au folklore, au sketch et aux gros mots et lui enlève toute possibilité de développement. Les dialectes alsaciens sont la langue originale du pays entre Rhin et Vosges depuis plus de 1500 ans et ont survécu malgré les aléas de l’histoire. Ils sont aussi l’un des berceaux de l’allemand standard : Le premier texte écrit en langue allemande était le serment de Strasbourg de 843 et la première traduction de la Bible en allemand était publiée en 1466, également à Strasbourg. Malgré sa situation géographique excentrique par rapport au monde germanique, l’Alsace en était un des centres intellectuels au Moyen Âge et pendant la période humaniste. Un des auteurs les plus lus de cette époque était le Strasbourgeois Sébastien Brant avec son « Narrenschiff » (« La nef des fous »), et il s’en fallut de peu que la version écrite de la langue alémanique ne devienne la langue standard pour tout l’Empire, si la Bible de Martin Luther en la version saxonne de l’allemand n’avait pas prévalu, aussi en Alsace.

L’allemand standard est donc une langue qui a droit de cité en Alsace depuis des siècles, au même titre que les dialectes qui sont à ses origines, et non pas une langue « importée » ou « imposée » après l‘annexion de 1870. Il est donc faux de l’appeler « langue du voisin » et de la classer comme langue étrangère. C’est oublier qu’il existe depuis des siècles une riche littérature alsacienne en allemand et que l’auteur alsacien le plus connu au monde, Albert Schweitzer, a écrit la majorité de son œuvre en allemand.

 Or l’allemand standard n’est pas uniquement une langue écrite, mais la langue de communication de presque une centaine de millions de personnes en Europe et donc  indispensable pour qui veut se faire entendre -  et travailler – en Allemagne, en Autriche et en Suisse. La réduire à son expression écrite comme le fait l’Académie de Strasbourg lui donne un caractère élitaire qui est encore renforcé par l’expression « Hochdeutsch » faussement interprétée comme « langue supérieure », alors que le « Hoch…» est simplement une notion géographique pour faire la différence avec le « Niederdeutsch », langue originale du nord de l’Allemagne, comme on distingue en Alsace entre le Haut-Rhin et e Bas-Rhin sans y voir une différence de qualité.

 Il faut donc reconnaître que la langue régionale d’Alsace est d’origine germanique, que ce soient les dialectes ou l’allemand standard à laquelle ils ont donné naissance, en laissant de côté tous les malentendus, les préjugés et les stéréotypes dont l’histoire tragique de l’Alsace a envenimé le discours linguistique. Les deux versions de l’allemand ont coexisté pendant des siècles comme les deux faces d’une même médaille ou plutôt comme des vases communicants, comme c’est encore le cas en Suisse alémanique où l’on saute d’une version à l’autre, selon les circonstances et ou le dialecte est la langue de communication quotidienne sans distinction sociale : L’ouvrier et le directeur général parlent en dialecte sans complexes, mais dès qu’il s’agit d’ écrire ou d’une occasion formelle, c’est en allemand standard, à nouveau sans complexe – les Suisses alémaniques ne se sentent pas moins suisses en utilisant une langue que beaucoup d’entre eux considèrent comme « langue étrangère » – alors qu’elle ne l’est pas. Les Suisses alémaniques vivent donc dans une diglossie perpétuelle qui souvent s’exprime en une seule personne : Les deux auteurs suisses les plus connus du 20me siècle, Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch, ont écrit leurs romans et pièces de théâtre en un « Hochdeutsch » si parfait qu’il suscitait l’admiration du monde littéraire allemand, tandis’ qu’au quotidien, ils parlaient des dialectes très aigus qui ne cachaient pas leurs origines bernoises et zurichoises. Il en fut de même autrefois en Allemagne : Goethe parlait le dialecte de Francfort qui n’était pas trop loin de l’alsacien du nord – ce qui facilitait certainement le contact avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim – et Schiller le dialecte souabe de son pays natal, mais cela n’empêchait ni l’un ni l’autre de devenir les poètes allemands les plus connus !

Malheureusement, les dialectes n’ont plus la cote en Allemagne aujourd’hui et sont remplacés progressivement par une langue standardisée, surtout chez les jeunes, entre autres à cause des médias électroniques dont les dialectes ont pratiquement disparus. Ils sont considérés comme des langues inférieures et ont dès lors un standing social plutôt bas.

 Pour revenir en Suisse : les Suisses alémaniques n’ont pas honte de parler leurs dialectes, et ils n’ont pas honte d’avoir un accent en Hochdeutsch qui traduit leurs origines, beaucoup d’entre eux le soignent même, pour se démarquer des Allemands… Radio et TV font la plupart de leurs émissions en dialecte, sauf pour les informations nationales et internationales qui sont en allemand.

 À plus d’un titre, le modèle linguistique suisse alémanique ressemble à celui de l’Alsace d’autrefois, mais il n’est pas exportable étant donné que les développements historiques entre les deux régions linguistiques sont trop différents. Mais l’Alsace pourrait s’inspirer du modèle suisse pour arriver à une décrispation envers ses dialectes et l’allemand standard. Un premier pas dans cette direction pourrait être de cesser d’opposer ces deux variantes d’une même langue, de ne pas les hiérarchiser, mais de les valoriser sans complexes par un usage constant ! L’Alsace pourrait ainsi devenir un laboratoire du trilinguisme : dialectes-allemand standard-français, comme en Suisse, avec la différence que ses langues ne sont pas séparées géographiquement et politiquement comme chez les Helvètes, mais se côtoient et se mêlent au quotidien – une chance de plus pour le trilinguisme qui est aussi une ouverture aux langues minoritaires d’Alsace que sont le Welche, le Yiddish, le Manouche et les langues de l’immigration.

Hans-Jörg RENK, Janvier 2020

 

 

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