La volonté de vivre ensemble fonde une nation

L’usage de l’expression « Nos ancêtres les Gaulois » est-il dangereux? Un grand débat : « Histoire et récit national » – L’Humanité MERCREDI 28 SEPTEMBRE

jean_paul_demoule_2014-copie-copie-1Jean-Paul Demoule, Ancien président de l’Inrap, membre de l’Institut universitaire de France, professeur émérite protohistoire européenne à l’université de Paris-I.

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La volonté de vivre ensemble fonde une nation

Évoquer « nos ancêtres les Gaulois » peut faire sourire : les Gaulois, ce sont les gauloiseries, Astérix, ou encore les manuels scolaires d’antan, à l’époque des blouses et des encriers. Mais quand ils sont évoqués par un homme politique à propos d’identité nationale, il n’y a plus de quoi rire. Quitte à alimenter sa stratégie de communication, quelques évidences doivent être rappelées. Se revendiquer d’« ancêtres gaulois » est absurde sous deux angles au moins : les Français et la France. L’histoire du peuplement de l’actuel territoire français n’est, banalement, qu’une suite ininterrompue de mélanges et de métissages. Arrivent, il y a au moins un million d’années, les premiers humains répertoriés, des Homo erectus venus d’Afrique. Lesquels évoluent sur place en hommes de Neandertal, il y a 300 000 ans, que supplantent en se mélangeant les Homo sapiens, vous et moi, venus eux aussi d’Afrique, il y a 40 000 ans (nous avons tous en nous 4 % en moyenne de gènes néandertaliens). Il y a 8 000 ans, des pionniers venus en masse du Proche-Orient apportent l’agriculture et l’élevage, Puis, on arrive aux Gaulois, dans le dernier millénaire avant notre ère, le nom que leurs donnent les Romains, tandis que les Grecs – qui ont fondé à Marseille en -600 avant J.-C., la première ville digne de ce nom– les appellent « Celtes ».
Pour les Romains, la Gaule n’est qu’une entité géographique divisée en une soixantaine de petits États, répartis en trois grandes zones culturelles du nord au sud, qui diffèrent totalement, disent-ils, tant dans leurs langues que dans leurs mœurs et institutions. Les Gaulois seront « romanisés », perdant langues, religions et cultures – d’autant que l’Empire romain proclame, en l’an 380, le christianisme comme seule religion autorisée.
Au Ve siècle de notre ère, arrivent des populations germaniques – Wisigoths, Burgondes, Francs, entre autres. Les derniers laisseront leur nom au pays et à la langue locale, pourtant descendante du latin, en même temps qu’ils s’immergent et disparaissent culturellement. Puis, viendront les Bretons, Vikings, Arabes. Et, un peu plus tard, les juifs expulsés d’Espagne en 1492, puis les morisques (musulmans christianisés), expulsés de même, les premiers Tziganes, mais aussi les suites des reines de France, toutes étrangères, les mercenaires des armées royales, composées pour un quart d’étrangers, et on arrive aux migrations de la révolution industrielle.
Mais qu’en est-il de la France elle-même ? L’empire de Clovis ne comprend à sa mort qu’une partie de notre actuel territoire, mais englobe la Belgique et le sud-ouest de l’Allemagne. Au XVIe siècle, il manque encore toute la partie orientale – Alsace, Lorraine, Savoie, comté de Nice, Corse –, sans compter les futurs territoires d’outre-mer. En même temps, l’agrandissement continu du domaine royal se fait aux dépens de populations linguistiquement et culturellement bien différentes : Bretons, Flamands, Basques, Occitans (eux-mêmes subdivisibles), Alsaciens, Corses, etc.
À partir de quand peut-on donc parler de la France ? Si l’école républicaine la fit commencer aux Gaulois, c’est par opposition à la monarchie et à l’aristocratie qui se réclamaient des Francs, et parce que la IIIe République fut fondée grâce à une défaite, Sedan, qui redoublait ainsi celle d’Alésia. La droite catholique préférait comme début le baptême de Clovis, roi franc – événement tout aussi absurde puisque, on l’a dit, le christianisme est alors depuis plus d’un siècle la seule religion permise, tandis que les rites païens continueront longtemps encore, comme le montre l’archéologie.
La nation comme communauté de citoyens n’a que deux siècles d’existence à peine. C’est la volonté de vivre ensemble qui fonde une nation, pas des romans historiques, confus, contradictoires, voire manipulés.

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